Un billet pour la presse (non publié). Rédigé par Pierre Gosselain le 1.09.2006.
Il y a 40 ans, la sanction disciplinaire était une mesure exceptionnelle qu’un ministre pouvait prendre à l’endroit d’un haut fonctionnaire lorsque celui-ci avait, par ses écrits ou ses paroles, manqué de respect envers le ministre dans l’exercice de ses fonctions.
C’est la position étonnante prise par Monsieur André Antoine, Ministre du développement territorial à l’égard de Madame Danielle Sarlet, Directrice générale de la Direction Générale de l’Aménagement du Territoire, du Logement et du Patrimoine (appelée maintenant “DGO4 – Direction générale opérationnelle – Aménagement du territoire, Logement, Patrimoine et Energie“, suite à la fusion du Ministère de l’Équipement et des Transports [MET] et du Ministère de la Région wallonne [MRW])
Pendant les vingt années où j’ai travaillé sous la direction de Madame Sarlet, temps qui semble suffisant pour saisir la personnalité d’un supérieur hiérarchique, j’ai pu apprécier ses qualités de dynamisme, d’intelligence et d’honnêteté, ainsi qu’une caractéristique qui paraîtra de certains une faiblesse : la passion pour le métier.
Par les temps qui courent, celle-ci est presque devenue un handicap, car il est de bon ton d’affecter l’impassibilité dans l’exposé des faits et la défense des opinions.
Quelle idée professionnellement incorrecte a donc ce haut fonctionnaire de prendre sa mission à coeur, alors que le pouvoir lui demande avant tout d’exécuter les ordres qu’il donne.
Sans que la pratique en soit inscrite dans un texte légal ou réglementaire, le ministre consulte normalement son chef d’administration sur le projet qu’il a décidé de mettre en œuvre (il s’agit évidemment des projets importants), il entend le point de vue de son fonctionnaire, bien placé en l’occurrence pour lui exposer les conséquences bonnes ou mauvaises du projet.
Si les points de vue s’accordent, l’administration exécutera sa mission avec entrain et donc avec efficacité.
S’ils sont divergents, elle appliquera la décision prise avec honnêteté, conformément à la déontologie professionnelle, mais sans enthousiasme.
Cette confrontation n’est pas nouvelle répartira-t-on.
En revanche, l’homme politique mesure les bénéfices qu’il retirera d’un projet ou d’une décision dont les effets seront perçus par le public avant que ne tombe la sanction des élections, de sorte que si le haut fonctionnaire résiste à une injonction de son ministre en exposant les motifs de cette attitude, cela pourra être perçu comme un crime de lèse-pouvoir.
En l’espèce, il ne semble pas que la démarche adoptée par le ministre de l’aménagement ait été celle de la concertation, par ailleurs proclamée dans des textes gouvernementaux tels que la déclaration de politique régionale ou le contrat d’avenir pour les wallons.
Il est clair que si l’un des deux contractants impose sa manière de voir sans discussion, le contrat devient léonin.
Ainsi lorsque la directrice générale fait part à son ministre de ses objections sur l’orientation choisie, celui-ci animé semble-t-il d’une fougue juvénile mais déraisonnable, passe à la sanction.
Résister à une injonction en exposant les motifs de cette attitude semble immédiatement perçu comme un crime de lèse-pouvoir.
Inspiré sans doute par le président Jacques Chirac qui, évoquant dans une interview les relations “difficiles” qu’il entretenait avec son ministre de l’Economie et des Finances N. Sarkozy, déclarait virilement “Je décide et il exécute” , Monsieur le ministre Antoine décide et la directrice générale n’a plus qu’à s’exécuter.
Ce qui est nouveau par rapport à la tradition des relations qui s’était établie dans notre pays et son administration, c’est l’annonce faite aux média (presse, radio) de la décision de sanction.
Parlant des hommes politiques, Marc van Keymeulen du groupe Maran déclare: “Qu’importe ce que l’on fait pourvu que l’on fasse quelque chose: le pouvoir ne se maintient en légitimité qu’en… restant sous les feux de la rampe. Ne rien faire, c’est disparaître” 1 .
Dès lors, la mesure prise était disproportionnée par rapport à la position adoptée par le haut fonctionnaire et la manière de l’annoncer passablement inélégante à son endroit.
De l’animosité rampante manifestée envers l’administration de l’aménagement du territoire.
Cette affaire nous paraît être la dernière expression de l’animosité rampante manifestée envers l’administration de l’aménagement du territoire depuis nombre d’années.
Celle-ci serait-elle gênante à ce point que certains hommes politiques ou administrations tentent de restreindre ses responsabilités et d’anémier sa vocation de lieu de réflexion et de d’aménagement du territoire ?
Un rappel de quelques faits et décisions ayant porté atteinte à la viabilité de cette administration convaincra le lecteur de la pertinence de cette question.
1- Le décret sur la décentralisation-participation donne la possibilité au collège échevinal de délivrer sans avis conforme du fonctionnaire délégué du Gouvernement (dans les faits : de l’administration) les permis d’urbanisme et de lotir pour autant que la commune satisfasse à quatre conditions.
Seules les communes qui manifestent leur volonté de l’aménagement bénéficient de cette autonomie.
Dans les autres cas, le fonctionnaire délégué conserve encore son rôle de conseiller et de gardien de la politique d’aménagement adoptée par la Région.
2- A la fin des années 80, la mise en œuvre des opérations de rénovation rurale, qui faisait partie des missions dont était chargée la Directrion de l’Amenagement opérationnel, de la Division de l’aménagement du territoire est transférée à la Direction générale des Pouvoirs locaux.
Cette décision du Gouvernement wallon était irrationnelle puisqu’elle brisait l’unité de conception qui doit sous-tendre la politique de renovation du tenitoire régional, qu’il soit urbain ou rural.
3- En 1995, la D.G.A.T.L.P. dépose au Gouvernement un avant-projet de plan régional d’aménagement du territoire wallon (PRATW) dont elle avait été l’acteur principal tout en bénéficiant de l’apport de centres d’études extérieurs.
Le Gouvernement wallon prend acte de l’avant-projet mais ne l’adopte pas en raison de son caractère trop dirigiste à ses yeux.
Par après, il charge un bureau d’étude d’établir un schéma de développement de l’espace régional (SDER), document de planification à valeur indicative.
D’acteur, l’administration devient simple contrôleur de l’élaboration d’un document de planification spatiale qui se révélera moins volontariste dans ses options que celui qu’ elle avait élaboré.
4- Adopté le 18 juillet 2002, le décret dit “d’optimalisation” du Code supprime, lors de l’octroi des permis par le Collège, l’avis préalable conforme du fonctionnaire délégué pour les communes qui ne bénéficient pas du régime de décentralisation.
Ce fonctionnaire ne dispose plus que d’un droit de recours en cas de délivrance d’un permis non conforme à un plan ou d’un règlement.
Ainsi est parachevée l’élimination de la tutelle bienveillante, et d’ailleurs appréciée par nombre d’autorités locales, que l’administration de l’aménagement exerçait sur les communes.
Reconnaissons toutefois que cette suppression du pouvoir d’appréciation sur le fond a été partiellement atténuée par l’adoption du décret du 1er juin 2006 (M.B., 15 juin 2006) qui charge ce fonctionnaire de promouvoir les opérations de “remembrement urbain” ·
5- En 2004, l’Institut du Patrimoine wallon qui a reçu mission de promouvoir la rénovation des biens classés comme monuments mais mal entretenus ou délaissés par leur propriétaire, est chargé par le ministre M. Daerden de la promotion des “Journées du Patrimoine” , parfaitement organisées jusqu’alors par 1es services de la Division du patrimoine, ainsi qu’en témoigne le succès croissant de cette manifestation.
L’administration se trouve ainsi dessaisie d’une activité qui lui servait de publicité et compensait quelque peu l’image de gendarme de la construction sous laquelle elle apparaît parfois dans le public.
6- En 2005, le ministre A. Antoine décide de constituer en son cabinet une “Cellule de Développement Territorial” chargée de mener les opérations de révision de plans de secteur .
Alors qu’elle fut pendant deux décennies (de 1969 à 1987) l’acteur principal de l’établissement de ces plans et pendant plus de lS ans, celui de leurs révisions partielles (+/- 150 révisions doptées), l’administration verra son rôle limité à la préparation des documents de procédure, alors qu’elle dispose d’une expérience de plus de 30 ans en ce domaine de la planification spatiale.
Simultanément comme pour corroborer cette assertion la Direction de l’aménagement régional voit son effectif diminuer pour constituer en partie le personnel de la “cellule ministérielle” (CDT).
Où est le bénéfice ?
Ces amputations du rôle joué par la D.G.A.T.L.P., opérées par les hommes politiques ayant cette matière en charge semble avoir ouvert l’appétit d’autres administrations et notamment de celle de la Communauté française.
Celle-ci, sans crainte n’a pas hésité à souhaiter qu’Une Direction de l’architecture soit constituée à la Communauté, arguant de ce que l’architecture contemporaine n’est pas encouragée en Wallonie, notamment du fait de la “conception patrimoniale excessive” manifestée par l’administration de l’aménagement.
Quand on considère les réalisations architecturales produites à l’initiative de la Communauté française, les dégradations du patrimoine culturel immobilier ou paysager qu’elles ont entraînées (ainsi le MAC’S au Grand Hornu ou le Théâtre du Manège à Mons) ou l’extrême médiocrité du Théâtre de la Communauté Wallonie-Bruxelles (boulevard E. Jacqmain à Bruxelles), on ne peut que frémir à la pensée du g^^achis qui frapperait le centre de nos villes anciennes si cette éventualité était sérieusement envisagée.
Il est vrai que la Wallonie fut comme on le sait terre élue du surréalisme.
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Appartenant à la catégorie des services publics, la D.G.A.T.L.P. ne remplit pas un service de même nature que celui rendu par l’agent de la poste, le professeur, l’inspecteur des finances ou … le magistrat.
Elle ne participe pas au “gouvernement des hommes” mais à “l’administration des choses”, partie du monde de “l’avoir” qui a permis d’évacuer la violence de l’homme mais a entraîné aussi son aliénation à la possession.
Le service que nombre d’administrations rendent est destiné à des personnes de droit privé, à titre individuel, sans qu’il en résulte d’effet dans le domaine public du moins dans l’immédiat.
En revanche, les autorisations accordées par la D.G.A.T.L.P. le sont à des personnes privées ou publiques et se traduisent dans l’espace par des objets, des constructions que l’ensemble de la collectivité peut voir avec plaisir… ou dont elle doit subir la présence.
Il en résulte que sa relation au publique est spécifique.
Entre l’enseignant qui provoque l’agressivité du père dont le morveux a reçu une punition et le magistrat qui inspire la crainte parce qu’il dispose d’un pouvoir de contrainte, le fonctionnaire de la D.G.A.T.L.P. occupe une position intermédiaire comme l’inspecteur des finances mais moins confortable que celle dont jouit ce dernier.
Il ne viendrait à l’esprit d’aucun citoyen que l’Inspection des impôts est appelée à “faire plaisir”, par exemple en réduisant la contribution de l’un sans qu’un autre profite de la même faveur.
Cette administration a pour mission de récolter des fonds destinés à financer le fonctionnement des innombrables services publics d’une société moderne, en appliquant les règles réunies dans un code, celui des impôts.
Inspirant une certaine crainte (à telle enseigne que des maris courageux envoient leur épouse chez l’inspecteur pour plaider la réduction d’amende en cas de fraude), elle ne subit pas les pressions de l’homme politique, une telle démarche de faveur étant aujourd’hui considérée comme “politiquement incorrecte”.
L’administration de l’aménagement du territoire applique elle aussi un Code, celui de l’aménagement, de l’urbanisme et du patrimoine dont par parenthèse le contenu était, jusqu’il y a quelques années, d’une clarté suffisante pour mettre à l’abri de la confusion et du contentieux, et le demandeur et le fonctionnaire chargé d’apprécier la demande.
Mais le sentiment très relatif de crainte qu’elle inspire chez le citoyen (ne pas obtenir le permis de bâtir) est mélangé à l’agressivité.
La mentalité répandue de manière inconsciente dans le public et de manière consciente chez les hommes politiques veut que cette administration rende au demandeur (qui peut être une personne de droit privé ou public) un “service” consistant à ne pas opposer de refus à la demande, à la limite sans imposer de conditions ou de restrictions à la réalisation du projet.
Résumons-nous.
L’administration de l’aménagement du territoire a pour mission d’appliquer la politique définie par le ministre ayant cette matière dans ces attributions , mais dans le respect des dispositions du Code de l’aménagement, pour la satisfaction des citoyens mais sans faveur ni préjugé.
En voici quelques-unes parmi celles qui nous paraissent déterminantes :
- promouvoir la vatse opération de rénovation du capital immobilier, dégradé ou vieilli de Wallonie qu’il s’agisse du logement, des sites industriels ou de l’espace public;
- sauvegarder de manière beaucoup plus rigoureuse le patrimoine naturel, culturel et paysager;
- procéder à la révision des plans de secteur en sorte de les mettre en conformité avec la situation existante et de les amender par la prise en compte des contraintes que le coût de l’énergie, la mobilité croissante des gens et l’attention portée à l’écologie imposeront à nos sociétés gaspilleuses;
- rationaliser le Code de l’aménagement du territoire devenu, au fil des décennies, un instrument de gestion de l’espace et du bâti incompréhensible pour la plupart des citoyens. La complexité de la vie en société est devenuez telle qu’il ne saisit plus qu’avec difficulté la raison pour laquelle la norme prend le vissage de la contrainte. En tant qu’être agissant-agi il recherchera alors le réseau d’information et d’influence qui le servira le mieux pour arriver à son but. Ainsi la norme urbanistique est transgressée par ignorance de la valeur qui la fonde.
Dans cette entreprise de “ménagement” du territoire, le ministre trouvera les meilleurs alliés chez les fonctionnaires et agents de la DGATLP qui ont le goût du travail bien fait, à la manière de ces artisans d’autrefois qui avaient le ciel dans la tête et de l’or dans les doigts.
Pierre Gosselain, le 1 septembre 2006.
1. “L’effet de mérite est partout, sachons rester sereins” Journal L’Echo, point de vue, 25 septembre 2002.